Mancur Olson : La logique de l’action collective

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L’idée d’un « paradoxe de l’action collective », de l’existence de propriétés particulières à l’action d’un groupe n’est pas neuve : elle est déjà présente dans des œuvres telles que leContrat social, de Rousseau, Léviathan, de Hobbes, et est sous-jacente au concept de « main invisible » développé par Smith, par exemple. Pour Mancur Olson, ce « paradoxe » n’en est pas un : le fait que l’action d’un groupe considéré comme une entité soit contradictoire avec l’intérêt commun des membres qui le composent, ne s’explique pas autrement que par la rationalité de l’individu. Dans La Logique de l’action collective, Olson développe donc une théorie fondée sur la logique rationnelle, à la lumière de laquelle il se propose, d’une part  d’analyser un certain nombre de faits sociopolitiques, tels que le syndicalisme ou l’Etat, et d’autre part, de reconsidérer un certain nombre de théories « traditionnelles » relatives aux groupes.Nous conserverons donc la structure de l’ouvrage, implicitement articulé en deux grandes parties : après avoir présenté la thèse de l’auteur dans ses différents aspects (la logique du passager clandestin et ses limites), nous nous intéresserons aux applications variées qu’en propose l’auteur.

 

I. Une nouvelle théorie des groupes

 

A.La logique du passager clandestin

1. Paradoxe de l’action collective et rationalité

Le problème fondamental qui constitue le point de départ de l’analyse d’Olson est  l’amalgame courant qui est fait entre rationalité individuelle et rationalité collective. En tant qu’économiste convaincu de la pertinence épistémologique du concept d’homo oeconomicus, l’auteur, qui adopte un point de vue nettement utilitariste, est attaché à la notion de rationalité de l’individu, qui n’agit qu’en fonction d’une comparaison coûts/avantages. Bien qu’il n’en ignore pas les limites, l’auteur dit tenir là un outil efficace, qu’il utilise néanmoins de façon distanciée, dans la mesure où il se limite à supposer que l’individu recherche essentiellement à servir ses intérêts, quels qu’ils soient, n’écartant toutefois pas la possibilité qu’il puisse agir parfois en vertu de motivations irrationnelles.

Contrairement à l’idée communément répandue en sociologie, il est erroné de parler d’une rationalité de groupe, et ceci est le fondement de la thèse que défend Olson. Si la différence entre les rationalités individuelle et collective n’était qu’une question de degré, le sociologue pourrait se contenter d’identifier les groupes en présence, leurs divergences, leur degré de conscience, leurs stratégies, et « la pièce [pourrait] commencer », comme l’écrit R. Boudon dans la préface. Pour Olson, cette conception de la réalité sociale, qui n’est certes pas sans avantages, est trop facile. La communauté d’intérêt, même lorsqu’elle est évidente pour tous ses membres, ne suffit pas à provoquer l’action commune : la logique collective n’est pas logique de l’action individuelle.

La thèse d’Olson est donc la suivante : un groupe organisé d’individus rationnels ayant tous un intérêt commun, étant tous conscients de cet intérêt, et pouvant chacun contribuer à la réalisation de cet intérêt, ne va pas agir dans le sens de cet intérêt commun, dans la plupart des cas. Ce qui semble paradoxal ne l’est que pour les tenants d’une rationalité de groupe comparable à une rationalité individuelle : le groupe, en tant qu’ « identité transcendante » n’agit pas dans son intérêt. L’agrégation des intérêts individuels ne conduit pas à l’action collective. Olson n’y voit rien que de très rationnel : cette inaction du groupe est le fait d’individus poursuivant chacun leur intérêt personnel.

2. Première approche logique : le modèle du marché concurrentiel

Pour expliquer ce phénomène, Olson s’appuie tout d’abord sur un problème d’ordre économique : le comportement d’une entreprise au sein du groupe constitué par elle-même et ses concurrentes ; problème qui permet de mettre en évidence les aspects intéressants des comportements des individus au sein d’un groupe. L’auteur constate ainsi que dans un secteur économique, les entreprises ont un intérêt collectif à ce que les prix soient les plus élevés possibles, dans la mesure où les prix, sur un marché concurrentiel atomistique ne peuvent être que communs à toutes les entreprises. Or aucune de ces entreprises ne veut augmenter individuellement ses prix, puisqu’elles savent toutes que, d’une part, sa propre action n’aurait pas d’incidence sur la totalité du marché, et que, d’autre part, elles vendraient moins si elles étaient les seules à augmenter leurs prix. De fait, il n’y a pas d’action collective.

De cette inaction, il résulte que les profits globaux de la branche sont inférieurs à ce qu’ils seraient si chacune des entreprises avait décidé d’augmenter ses prix. On envisage alors une intervention extérieure : l’Etat pourrait garantir un soutien des prix, par exemple. Un nouveau problème se pose : comment faire pour obtenir du gouvernement qu’il aide ainsi les entreprises ? On suppose que la plupart des entreprises désirent un plan de subvention. Elles doivent constituer alors un groupe de pression, et devenir un mouvement actif. Mais cela implique des coût divers : organisation d’une campagne, recours aux services de spécialistes de relations publiques, publicité, réunions. Pour chaque entreprise, s’impliquer dans la lutte comporte des coûts en termes d’argent et de temps.

De même qu’il n’est pas raisonnable pour un producteur particulier de diminuer sa production pour obtenir un prix plus élevé, il ne l’est pas plus de sacrifier son temps et son argent pour soutenir une organisation de pression afin d’obtenir une aide gouvernementale. En aucun cas, l’entreprise n’a intérêt à assumer les coûts toute seule, elle a plutôt intérêt à ce que ce soient ses concurrentes qui supportent ces coûts : n’ayant aucune garantie quant à l’implication de ses rivales, elle n’agit pas.

3. Généralisation : les notions de « groupe » et de « bien public »

Ces comportements sont similaires, selon Olson, à ceux de tout individu, rationnel, au sein de la plupart des groupes, dans la mesure où, nous l’avons dit, le modèle social correspond au modèle néoclassique du marché et des agents rationnels. Tout d’abord, il convient ici de préciser la notion de « groupe » employée par l’auteur.

Selon la définition la plus courante, un groupe se définit fondamentalement par l’objectif qu’il défend, à savoir les intérêts de ses membres. Ainsi, selon Bentley : « sans intérêt, point de groupe », et Selon MacIver, « toute organisation présuppose un intérêt que partagent tous ses membres ». Ce sont les exemples des syndicats ouvriers et de leurs revendications salariales, de l’Etat et de sa défense des intérêts des citoyens.

L’individu adhère ainsi à un groupe pour tirer profit de l’association. Si des intérêts purement personnels peuvent être satisfaits, et avec plus d’efficacité, par une action individuelle, ces organisations ont donc une fonction à remplir quand des intérêts communs sont en jeu. C’est d’ailleurs leur fonction première, même si elles peuvent accessoirement servir des intérêts individuels, qui varient pour chacun des membres.

 

Un groupe a pour objectif l’obtention d’un bien collectif par la mobilisation collective, l’organisation : on entend par là qu’il vise à obtenir de toute autorité détentrice de tels biens (l’Etat, notamment), l’octroi de celui qui correspond à l’intérêt de tous les membres du groupe.

Comme les prix les plus élevés sur un marché concurrentiel, les services d’un Etat doivent être disponibles pour tous quand ils le sont pour un : c’est le cas de la justice, ou de la défense. Ces avantages fournis par l’Etat sont généralement désignés sous le nom de « biens publics ». Olson appelle donc « bien commun », « collectif » ou « public », tout bien, qui consommé par Xi dans un groupe {X1,…Xn}, ne peut pas être refusé aux autres personnes du groupe (l’éclairage public, par exemple). Ceux qui n’achètent aucun bien public ou collectif ne peuvent être exclus du partage, alors qu’ils pourraient l’être du bien non collectif, quand bien même n’auraient-ils pas participé à l’effort collectif.

Ainsi, pour un tel individu, comme pour une entreprise sur un marché concurrentiel, les efforts individuels n’auront pas d’effet notable sur la situation globale du groupe et ils pourront profiter de toute amélioration apportée par les autres, qu’ils aient ou non participé à l’effort collectif. Il n’est donc pas rationnel pour lui de supporter des coûts, qui sont certains, destinés à la réalisation d’un objectif collectif ; réalisation des plus incertaines.

L’individu décrit par Olson, qui se soustrait aux coûts du militantisme (argent et temps, comme pour les entreprises), mais qui profite de ses gains, est l’illustration type du concept de « passager clandestin » (free rider). Les exemples en sont nombreux, de l’employé non syndiqué qui profite des augmentations de salaire obtenues par le syndicat, au contribuable qui envoie ses enfants à l’école publique mais qui ne déclare pas tous ses revenus imposables.

Si le concept du passager clandestin permet d’expliquer le faible taux de syndicalisation dans les entreprises, par exemple, il se heurte néanmoins au constat simple de son existence,  malgré tout. Comment expliquer les adhésions, aussi peu nombreuses soient-elles ? Les faits démontrent que certains groupes parviennent plus ou moins à atteindre leur objectif : quels sont les facteurs qui expliquent ces destins variables ? En réalité, la logique, rationnelle, du passager clandestin, peut être contrecarrée par différents facteurs : il faut prendre en compte les moyens et la taille du groupe, paramètres déterminants pour son efficacité.

B. L’action collective efficace

1. Les moyens du groupe face au passager clandestin : l’adhésion obligatoire et les incitations sélectives

 

On peut s’intéresser d’abord à l’exemple donné par Olson relatif à la relation entre les citoyens et l’Etat. La plupart des gouvernements sont profitables pour les citoyens dans la mesure où ils leur assurent notamment un ordre qui sert leurs activités économiques. Cependant, malgré ces moyens, aucun Etat n’a pu subsister par contributions librement consenties. Il a toujours dû recourir à des impôts, contributions obligatoires par définition. Si l’Etat ne peut assurer ses activités les plus élémentaires sans avoir recours à la contrainte, il apparaît clairement que les grandes organisations privées auront aussi des difficultés à obtenir que les individus dont elles sont censées défendre les intérêts les financent spontanément, ne possédant pas, en plus, les ressources affectives d’un Etat (notion de patriotisme, pour Olson). Nous mettons là en évidence une condition essentielle pour l’efficacité d’un groupe : sa capacité à obliger (de façon plus ou moins explicite) ses membres à l’effort collectif.

La première façon de faire participer les membres d’un groupe est de les y contraindre. L’Etat, « monopole de la contrainte légitime », possède cette force de coercition : il institue un impôt qui constitue une obligation pour le contribuable. On peut évoquer également le cas, plus implicite, des closed-shop : la syndicalisation y est obligatoire pour qui prétend y travailler. On note que la force contraignante de l’adhésion au groupe syndical est issue, précisément, dans la plupart des cas, d’une législation : elle est donc garantie par les moyens coercitifs de l’Etat.

Les organisations qui n’ont pas ces moyens doivent fournir à leurs membres actifs des avantages individuels, en plus des biens collectifs qu’elles défendent. Le membre d’un groupe a donc un intérêt à participer de façon effective à l’action : son effort est sensiblement et directement  récompensé. Ces avantages sont appelés « incitations sélectives » (selective incentives). Elles peuvent être négatives (pénalisant ceux qui refusent de participer aux coûts de l’action collective), ou positives (récompensant ceux qui agissent dans l’intérêt du groupe). Un parti politique, par exemple, ne fournit pas que des biens collectifs (luttant pour l’intérêt général) mais également individuels : positions de responsabilité, positions électives, biens qui sont insuffisants pour le nombre d’électeurs potentiels, d’où le faible taux d’adhésion aux partis.

Il faut ajouter qu’un individu peut agir aussi en vertu d’ambitions sociales, et non pas uniquement économiques. L’existence de tels facteurs sociaux ne contredit pas l’analyse d’Olson, la renforçant plutôt car pour l’auteur, l’estime, par exemple, est un bien individuel non collectif.

 

Ces facteurs permettent à Olson d’expliquer l’efficacité de certains groupes, qui parviennent à se mettre en mouvement, malgré les éventuels passagers clandestins en leur sein. Mais surtout, Olson insiste sur les différences de taille entre les groupes, qui sont également des différences de nature.

 

 

2. L’efficacité « naturelle » des petits groupes

 

Les « petits groupes » (« groupes privilégiés »), sont à bien des égards plus favorisés en termes d’efficacité.

Tout d’abord, il semble que la plupart d’entre eux puissent se procurer les biens collectifs sans avoir recours à des méthodes de coercition ou à quelque encouragement étranger au bien lui-même, comme ceux que nous venons d’évoquer. En effet, dans un tel groupe, un membre peut juger que son gain personnel excède le coût total d’un montant donné de ce bien. Il est donc prêt, pour l’obtenir, à supporter tout seul le coût total. On peut donc penser qu’on obtiendra bien le bien collectif, quand le bénéfice individuel est supérieur au coût total ; et ce, du fait d’une action égoïste et volontaire.

Cependant, il existe de nombreux exemples de groupes dans lesquels on doit prendre en compte les réactions des autres membres avant de décider de sa propre ligne de conduite. C’est notamment le cas des groupes assez grands pour que l’individu trouve profit à acquérir certains biens collectifs lui-même, mais suffisamment petits pour que la participation ou non de chacun ait des répercussions sur la prospérité globale du groupe (« groupes intermédiaires »). Si dans un tel groupe quelqu’un cesse de contribuer à l’effort, il en résulte une élévation des coûts significative pour les autres, qui peuvent arrêter de contribuer elles-mêmes : c’est la fin de l’obtention du bien collectif. Mais l’individu est également capable de prévoir ce qui se passe s’il arrête de payer, et peut donc décider de continuer à le faire pour garder la jouissance du bien collectif. Mais le résultat quant à la réalisation de l’objectif est incertain (Cf. théorie des jeux).

Autre problème, la règle veut que l’on obtienne pas l’objectif optimal, à moins de mesures coercitives. En effet, puisque l’individu supporte seul le coût, il cessera son investissement avant que le montant optimal pour tout le groupe ait été atteint. Ainsi, plus le groupe est grand, plus la situation est sous optimale. Se pose alors le problème de la meilleure répartition possible d’un bien obtenu en quantité sous optimale.

De manière générale, malgré ces réserves, l’efficacité  supérieure des petits groupes est confirmée par la théorie comme par l’expérience. C’est le cas d’une réunion lors de laquelle les participants sont trop nombreux pour prendre des décisions efficaces, par exemple. Le participant sait qu’il n’a pas d’influence sur le débat et en subira les conclusions quelle que soit sa participation : il n’est pas incité à étudier les questions et est pressé de partir. D’où une organisation fréquente en petits groupes de représentants. Des recherches intéressantes vont dans le même sens, notamment les travaux empiriques  de John James : dans un échantillon d’institutions publiques et privées, les groupes « agissants » sont plus petits que les groupes « non agissants ». Aux premiers appartient le pouvoir d’action, aux seconds, le pouvoir de consultation. Les petits groupes semblent pouvoir agir avec plus de décision et mieux utiliser leurs ressources.

Enfin il faut noter qu’en général les motifs sociaux ne sont opérants que dans des groupes de faible dimension, quand les membres ont des contacts directs entre eux. Les rapports d’amitié constituent ainsi des véritables motivations, et le travail de chacun est constaté par tous : il est difficile de ne rien faire sans s’exposer à la réprobation morale, et il est gratifiant de voir son travail reconnu.

 

 

3. L’apathie des groupes latents

Le concept du passager clandestin est donc beaucoup plus pertinent dans des groupes de taille supérieure, telle qu’aucun des membres n’ait assez de poids pour influencer de façon significative le cours des événements au sein du groupe (Cf. concurrence atomistique). C’est donc surtout dans ce cadre que sont employés les moyens évoqués plus haut (I.B.1) pour rendre le groupe efficace.

Le premier problème est celui des coûts d’organisation : pour des groupes plus vastes, elle est nécessaire. Il ne s’agit pas de structurer le groupe entier, mais seulement de la partie qui est nécessaire pour être assez efficace pour obtenir le bien. Ces coûts d’organisation sont fonction croissante du nombre d’individus. Par ailleurs il existe une quantité minimale de coûts d’organisation, en dessous de laquelle la coordination n’est pas du tout suffisante. Donc les coûts initiaux sont considérables : le coût des premières unités du bien est élevé. De ce point de vue, la contrainte paraît nécessaire pour motiver l’effort.

De manière générale, il existe différents facteurs, qui interdisent aux groupes les plus grands de servir leurs propres intérêts : d’une part, plus le groupe est grand, plus le bénéfice de chaque personne qui participe est petit, moins la récompense est adéquate à l’activité déployée en faveur de la collectivité, et plus la récompense est sous optimale. D’autre part, plus le groupe est grand, moins il est donc vraisemblable qu’un petit nombre de représentants gagnent assez pour supporter les charges. En d’autres termes, moindres sont les possibilités d’organisation oligopolistique.

Donc plus le groupe est grand, plus grandes sont les difficultés de se procurer le bien en quantité optimale, sans recours à la coercition ou aux incitations extérieures. Olson parle ainsi de groupe « latent », en faisant référence à son potentiel d’action. Il choisit d’ailleurs l’exemple des associations de consommateurs, groupe potentiel immense, mais qui ne proposent aucun avantage individuel capable de motiver l’action. Dans les groupes, l’individu n’a aucune raison de contribuer à l’effort collectif, pour les diverses raisons que nous avons présentées. Le groupe est virtuellement présent, dans la mesure où l’intérêt qu’il devrait défendre existe bel et bien chez ses membres. Quand le groupe, sous l’effet d’incitations individuelles, se met en mouvement, Olson parle donc de « groupe latent mobilisé ».

Ainsi, contrairement aux tenants de la théorie traditionnelle des groupes, qui supposent la participation naturelle, spontanée et universelle des individus à l’action des aux associations, Olson met en évidence leur « froide » rationalité: l’action de groupe ne peut être effective et efficace que si ses membres sont sous la contrainte ou si on leur propose des incitations positives.

A l’aide d’un modèle logique simple reposant sur le postulat de la rationalité de l’individu, et à l’appui de constatations empiriques variées, Olson a forgé une grille d’analyse qu’il applique à un certain nombre de théories « traditionnelles », un certain nombre de phénomènes sociopolitiques et les théories classiques dont elles ont fait l’objet, pour en démontrer les incohérences et les insuffisances.

II. Application du modèle logique : un éclairage nouveau sur certains phénomènes et théories sociopolitiques

 

 

A. Des exemples de groupes latents: les questions du syndicalisme, de l’Etat et des classes 

1. Le syndicat, grand groupe latent mobilisé

 

Olson veut mettre en évidence le fait que les syndicats constituent des groupes latents qui s’appuient, pour assurer leurs mobilisation et pérennité, sur un système de coercition : leur action a autant pour objectif d’obtenir des moyens leur permettant d’assurer l’adhésion obligatoire, que de défendre véritablement les intérêts des syndiqués.

Le mouvement syndical a longtemps été le fait de petites associations aux intérêts locaux et indépendants, au sein de petites entreprises. L’émergence de grands syndicats nationaux aux Etats-Unis est récente (en 1966), et a rencontré des difficultés à supplanter les petites formations. Conformément à la théorie d’Olson, on peut expliquer ce phénomène par la plus grande aptitude des petits groupes à se procurer des biens collectifs. Par ailleurs, il ne faut pas négliger l’aspect social, avec l’octroi de biens individuels de loisir et  la capacité d’intégration sociale de petits groupes plus familiaux.

Cependant pour diverses raisons, ces syndicats ont été amenés à se fédérer : comment expliquer l’efficacité de ces nouveaux grands groupes syndicaux ? Pour Olson, c’est tout d’abord le rôle de la contrainte : l’adhésion obligatoire, qui a prévalu dès la naissance du syndicalisme. C’est aussi le rôle de la violence : les piquets de grève sont d’un enjeu déterminant dans le rapport de force entre syndicat, « jaunes », et patronat. Le pouvoir d’un syndicat, sa capacité plus ou moins importante à obtenir des biens collectifs, s’y joue.

Mais ces groupes proposent également des avantages non collectifs. Ainsi, beaucoup de syndicats nationaux tirent leur pouvoir d’un système de fédération, par l’offre d’avantages collectifs, d’associations locales, qui ont l’efficacité des petits groupes. Cependant le pouvoir syndical local a perdu de son influence. Avec le développement de l’Etat providence, ses avantages non collectifs deviennent moins intéressants ; aujourd’hui, c’est plutôt l’adhésion obligatoire qui explique la puissance des syndicats.

Olson essaie de démontrer que, contrairement à une idée très répandue, le monopole syndical de l’emploi (son contrôle des licenciements et des embauches) ne peut s’expliquer par la peur du chômage chez les travailleurs. On peut répondre à cela, par exemple, que le syndicalisme s’est développé pendant des périodes de grande prospérité économique, à des moments où le chômage n’était pas une préoccupation majeure. En réalité, le syndicalisme doit son développement à des lois qui ont favorisé son pouvoir au sein de l’entreprise, lui permettant de contrôler l’accès à l’emploi pour les non syndiqués, renforçant sa capacité de coercition. Le contrôle de l’emploi des syndicats vient en définitive de leur désir de survivre plutôt que du pessimisme des travailleurs face au problème de l’embauche. C’est le syndicat en tant qu’organisation, et non le travailleur, qui a besoin du contrôle de l’emploi. Il s’agit bien d’un groupe latent mobilisé au moyen de la coercition et d’avantages non collectifs.

 

 

2. L’Etat et les libertés

 

Les théories développées par Olson lui permettent par ailleurs de discuter le rôle de l’Etat dans l’économie libérale.

Pour beaucoup (partisans du « laissez faire », par exemple), le socialisme et les activités de l’Etat restreignent la liberté économique. Olson met alors en évidence l’utilité du concept debien collectif, pour savoir dans quelle mesure l’Etat restreint les libertés des citoyens. Certains biens sont de nature telle que si un l’obtient, tous l’obtiennent, ils ne sont donc pas adaptés à la mécanique du marché, selon laquelle chacun doit payer sa part. De ce point de vue, un certain nombre de services gouvernementaux restreignent la liberté économique, en remplaçant les décisions individuelles libres par des décisions collectives arrachées par la force.

Cependant, si le gouvernement décide de monter une entreprise publique pour fabriquer un produit, il n’est pas certain que cela se traduise par une atteinte à liberté économique. Les consommateurs ne sont pas moins libres quand ils achètent dans le secteur public que dans le secteur privé. Donc quand le gouvernement fournit des biens et services collectifs, il restreint la liberté économique, mais quand il produit des biens non collectifs, il n’y touche pas. Ce sont donc les activités traditionnelles de l’Etat qui restreignent le plus la liberté économique, puisqu’il faut les financer par les impôts, qui sont des atteintes à la liberté de dépenser.

De ce point de vue, les conservateurs, qui réclament plus de défense de la part de l’Etat, restreignent donc la liberté économique aussi bien que les socialistes.

Olson veut démontrer que c’est la fourniture de biens collectifs et non la nature privée ou publique des institutions dispensatrices de tels biens qui détermine l’atteinte à la liberté économique. Un syndicat, dont le but est de fournir un bien collectif, est coercitif, lorsqu’il survit. La question de l’Etat face aux libertés des citoyens doit s’appuyer dans tous les cas sur la distinction entre biens publics et biens non publics.

 

 

3. Une critique de la théorie marxiste des classes

 

Olson emploie par ailleurs le concept de groupe latent pour remettre en cause la théorie marxiste de l’Etat. Selon Marx, l’Etat est l’instrument de domination d’une classe par l’autre. Au stade capitaliste de l’Histoire, l’Etat est le « Comité exécutif de la bourgeoisie ». L’histoire sociale est celle de la lutte des classes, groupes organisés d’intérêts humains, qui sont définis en fonction de leur relation avec la propriété des moyens de production, qui déterminent des intérêts communs au sein des classes.

Les hommes, comme les classes, sont fondamentalement égoïstes. Seul le communisme permet des comportements altruistes. Mais les faits démontrent que les conflits de classe ne sont pas universels : on peut en conclure que finalement, l’individu se soucie peu de ses intérêts de classe. La rationalité de l’individu marxiste est irréaliste, pour la plupart de ses détracteurs.

En réalité, cette absence de conflits de classes est précisément due à comportement rationnel. Le bourgeois rationnel ne se mobilise pas pour obtenir des biens de la part de l’Etat : celui-ci le soutient de toute façon et ce n’est pas son action individuelle qui pèsera de façon décisive sur le cours des choses. Donc le bourgeois ignore ses intérêts de classe et agit dans son intérêt personnel. Le prolétaire est aussi rationnel : comme le bourgeois, il profite du  des obtentions du mouvement, qu’il y participe ou non. Ainsi on peut dire que l’action de classe marxiste a tous les caractères du grand groupe latent.

La théorie marxiste pose problème si elle se fonde sur la poursuite rationnelle du bénéfice individuel : l’absence de révolution, selon Olson, prouve qu’il n’y a pas, au niveau individuel, d’incitation économique à la lutte de classes. La théorie de Marx n’est pas incohérente du fait de l’irrationalité des acteurs, mais plutôt du fait de leur rationalité. Ce n’est pas, comme le prétend Marx, en raison de leur rationalité que les individus agissent (agiront) pour leur classe, mais c’est au contraire en raison de leur rationalité qu’ils n’agissent pas. Le marxisme, fondé sur un comportement rationnel et utilitaire, apparaît, de fait, inconsistant. L’explication par l’irrationalité des agents, par des facteurs émotionnels, semble ainsi plus cohérente pour rendre compte des « actions de classe » effectivement constatées.

 

 

B. L’apport d’Olson au débat sur les groupes de pression

 

1. La théorie pluraliste : groupes de pression et équilibre démocratique

 

Olson appelle les « partisans » des groupes de pression « pluralistes analytiques », désignant en réalité, de façon générale, les défenseurs de la théorie du pluralisme ; des politologues modernes, tels Bentley, Latham et Truman, ou encore les « corporatistes ». Afin de simplifier  notre exposé, nous présentons ici une théorie « commune », synthèse de leurs arguments.

Pour eux, ces groupes remplissent une fonction bénéfique, car leurs influences, en se contrebalançant, mènent à un juste équilibre social. En France, cette conception a notamment été soutenue par les défenseurs de l’ « Etat corporatiste », c’est-à-dire d’un gouvernement élu selon un scrutin fondé sur les catégories socioprofessionnelles plutôt que sur des circonscriptions (point de vue défendu notamment par l’économiste John R. Commons). Le corps législatif en serait ainsi plus représentatif de la société et plus bénéfique à la politique économique. Cette pensée s’est exprimée et réalisée, dans une certaine mesure, dans la France de Pétain et l’Italie de Mussolini.

Les groupes de pression constituent donc un bon moyen pour assurer un ordre économique plus juste : les conflits entre groupes seraient un moteur de réformes et de progrès, que l’Etat doit préserver en garantissant la liberté de former des groupes.

De façon rapide, il n’existe pas d’intérêts individuels (du moins sont-ils secondaires par rapport à ceux des groupes), chaque groupe a ses intérêts propres, qui se traduisent forcément par une action de groupe. Il n’existe pas d’action qui englobe tous les individus, par conséquent, le gouvernement agit selon les pressions des groupes.

Pour Bentley, défenseur de cette position, l’équilibre final est toujours raisonnable et juste : la société connaît là l’ordre le plus démocratique que l’on puisse concevoir. En effet, le pouvoir d’influence d’un groupe étant proportionnel à sa taille (le poids de l’action collective dépendant du nombre d’individus oeuvrant dans son sens), l’intérêt le plus fort et donc le plus largement représentatif de la société (rassemblant le plus de citoyens), est celui qui pèse le plus sur les décisions prises par le gouvernement. La loi de la majorité trouve son application la plus fidèle et donc la plus juste.

Pour Truman, les pressions d’un groupe organisé et efficace se manifestent quand le besoin s’en fait sentir : un groupe répond à une lacune. Les souffrances sociales aboutissent forcément à une organisation : les individus défavorisés qui ont besoin de s’organiser pour réaliser leur intérêt y parviennent nécessairement, notamment dans le domaine économique.

2. La critique de la théorie pluraliste : les concepts d’Olson appliqués aux groupes de pression

Cependant Olson estime que cette théorie est discutable : présentons ici les principaux arguments proposés par l’auteur. Tout d’abord, on a supposé que les groupes agissaient pour défendre leurs intérêts de groupe, et les individus pour défendre des avantages économiques personnels. Or dans un grand groupe, si les individus recherchent effectivement leur bien-être, ils ne sont pas pour autant prêts à se sacrifier pour permettre au collectif d’atteindre son objectif politique ou économique. De ce point de vue, le groupe de pression, au-delà d’une certaine dimension, est un groupe latent : les pluralistes analytiques ont fondé leur théorie sur un illogisme, en supposant qu’un individu rationnel avait un motif pour se mobiliser dès lors que son groupe avait un motif pour s’organiser. Cela les conduit d’ailleurs à négliger les différences en termes de degré d’organisation entre les groupes : le groupe potentiel leur semble aussi efficace que le groupe organisé.

Deuxièmement, dans la mesure où nous avons établi que les plus petits groupes étaient souvent les plus efficaces (I.B.2), on peut s’attendre à ce que leurs intérêts prévalent sur ceux des grands groupes. La réalisation des objectifs est donc inversement liée à la taille du groupe, donc à sa représentativité. Il est difficile de soutenir dès lors l’idée d’un équilibre démocratique garanti par le jeu des influences contradictoires, dans la mesure où c’est la loi de la minorité qui semble garantie.

Troisièmement, les pluralistes analytiques n’expliquent jamais comment les torts causés à un groupe d’individu pousseront ces derniers à sacrifier leurs avantages individuels pour défendre l’objectif commun : l’idée d’une nécessité qui préside à l’organisation est contestable.

Enfin, cette théorie peut être réfutée de la même façon que la théorie anarchiste, « aujourd’hui universellement tenue pour une extravagante et délirante fantaisie ». Pour les anarchistes, l’Etat oppresseur, une fois renversé, laissera spontanément place à des unités « volontaires et naturelles », ce qui est donc très similaires à l’idée d’émergence de groupes privés pour répondre à leurs intérêts sans recours aux mesures coercitives de l’Etat, défendues par les pluralistes. Dans les deux cas, le motif du groupe (latent) ne suffit pas à motiver l’individu à participer à l’effort collectif.   

En réalité, pour Olson, les lobbies sont efficaces quand ils poursuivent en même temps des objectifs radicalement différents. Leur puissance économique n’est que le « sous-produit » d’une autre fonction, source véritable de leur force et de leur cohésion (monopole de l’emploi pour un syndicat, par exemple). Ce sont des organisations capables de motiver le groupe latent par des motivations sélectives : elles ont donc l’autorité et la capacité de l’exercer, et elles ont des ressources en motivations positives à offrir. Un lobby juxtapose donc une fonction économique ou sociale à la fonction propre de lobby. La théorie du « sous-produit » n’est applicable qu’à des groupes d’une certaine dimension : nous avons vu que les petits groupes fonctionnent par eux-mêmes. De fait, la théorie des lobbies d’Olson ne concerne que les grands groupes latents.

 

 

 

 

 

 

3. Etude particulière de quelques exemples de groupes de pression

 

Outre les syndicats, Olson présente les associations professionnelles, qui elles aussi tendent vers l’adhésion obligatoire: on parle d’un retour aux « guildes » (corporations du Moyen Age). Le barreau en est une bonne illustration: une décision législative oblige tout avocat à être membre du barreau local.

Olson présente notamment l’exemple de la puissante Association médicale américaine (AMA). Si celle-ci est dotée de vrais pouvoirs coercitifs sanctions économiques contre ses « opposants »), elle propose par ailleurs a ses membres des avantages non collectifs, dont un médecin peut difficilement se passer: défense des erreurs professionnelles, publications de journaux médicaux. A la différence des politiques publiques médicales, celles-ci peuvent être soustraites aux non adhérents. La puissance de l’AMA est donc un dosage de coercition implicite et d’incitations positives, et n’existerait pas si elle se contentait d’un rôle de lobbying: son pouvoir politique est le sous-produit de ses autres activités.

Olson propose ensuite l’exemple des lobbies d’entrepreneurs, qui sont extrêmement nombreux. Cela pose un problème d’ordre démocratique : une minorité restreinte possède une puissance considérable. Olson se dit peu convaincu par les arguments relatifs à une mystique (et idéologique) « puissance de l’argent », pour expliquer l’investissement massif des entrepreneurs dans les lobbies.

Cette puissance remarquable du monde des affaires s’explique surtout par le fait qu’il constitue un milieu divisé en séries d’industries souvent oligopolistiques. Dans chacune d’entre elles on est dans le cas d’un « petit groupe privilégié ». Olson introduit alors le concept d’ « intérêt spécial » : dans la pratique, on remarque souvent que ce sont des intérêts spécifiques qui triomphent d’intérêts plus généraux. Les pouvoirs des entrepreneurs s’exercent surtout sur des questions très précises, dans la mesure où elles ne sont pas capables de s’organiser de façon globale dans toute l’industrie : elles n’ont pas d’influence globale. La communauté industrielle dans son ensemble est plutôt inefficace : ses gains sont en général des mesures ponctuelles, mais elle éprouve des difficultés à faire entendre sa voix face aux législations sociales plus générales.

Enfin, très rapidement, on peut évoquer l’exemple du Bureau agricole et de l’Union agricole aux Etats-Unis, intéressants dans la mesure où ils ont dû leur développement à l’injection de fonds gouvernementaux, qui leur ont permis d’offrir à leurs membres des avantages non collectifs. C’est l’Etat qui a promu ces groupes de pression.

CONCLUSION

Pour conclure, il faut insister sur l’existence, en réalité, d’une majorité de groupes latents, ceux qu’Olson appelle les « oubliés », « ceux qui subissent en silence », car dans la plupart des cas, les mesures coercitives et les incitations sélectives sont difficilement dispensables par les grands groupes. Il apparaît que pour obtenir un bien collectif, influer sur les politiques publiques, le groupe doit disposer de ressources (législatives ou financières) importantes. L’idée d’une « démocratie des groupes de pression » est, nous l’avons vu plutôt illusoire.

Enfin, nous pouvons revenir sur l’importance fondamentale du présupposé de rationalité. Ses avantages, en termes de simplification de la démonstration, sont évidents, mais Olson tient toutefois à rappeler que lorsque le fondement d’un groupe est non rationnel (action de classe), la psychologie sociale est plus à même de l’expliquer. Les mouvements de dévotion fanatique à une idéologie ou à un chef, comme l’histoire en a connu, ne relèvent plus de la théorie d’Olson, qui sort difficilement du cadre de l’ « individualisme méthodologique ».

 

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